Le défi linguistique et littéraire de la couleur

La couleur échappe-t-elle à la complète maîtrise verbale ? Relève-t-elle de l’ineffable ? Ou s’agit-il, au contraire, d’une catégorie que les auteurs, pendant les siècles, se sont progressivement appropriés à travers des stratégies à la fois individuelles et culturelles ?
Ces questions sont à la base des analyses présentées lors de la deuxième journée du colloque international Speaking and writing about colours, organisé par les professeurs Victoria Bogushevskaya et Davide Vago, de l’Università Cattolica del Sacro Cuore, qui a eu lieu à Milan le 28 et 29 novembre 2019.
Après une première séance consacrée à l’approfondissement du répertoire chromatique de plusieurs langues (notamment l’italien, l’anglais, le chinois, le russe, le japonais, le zulu et le swahili), la matinée du 29 novembre s’est concentrée sur le champ littéraire, avec cinq communications qui ont approfondi de différentes perspectives sur l’analyse critique de la présence de la couleur en littérature.
Virginie A. Duzer (Pomona College)
À faire rougir un singe
En direct de Californie (où il était minuit), et connectée via Skype, Virginie Duzer a présenté une étude de la présence du syntagme « à faire rougir un singe » dans un corpus textuel centré sur la fin du XIXe siècle.
Cette analyse a été déclenchée par une affirmation d’Edmond de Goncourt, qui s’était proclamé l’inventeur de cette expression, parue pour la première fois, à son avis, dans son œuvre Henriette Marechal (1879), et dont l’usage a perduré jusqu’à la deuxième Guerre Mondiale.
Indiquant que la question dont on parle est tellement osée que même un animal en rougirait, « à faire rougir un singe » se relie non seulement à la couleur rouge, mais aussi à la symbolique de la virginité. L’approfondissement de la dialectique entre le rouge et le blanc chez Edmond de Goncourt, et, plus en général, dans la culture de la fin du XIXe siècle, révèle l’ancrage de cette hyperbole dans un système culturel qui attribuait aux couleurs des valeurs parfois très différentes par rapport à la contemporanéité.
Élodie Ripoll (Universität Stuttgart)
L’analyse des couleurs en littérature peut-elle se passer de théorie ?
« Une couleur ne vient jamais seule » : ces mots de Michel Pastoureau ont accompagné la réflexion d’Élodie Ripoll sur l’importance que la théorie devrait recevoir dans l’analyse littéraire. Mais à quelle « théorie » peut-on se référer ? Le terme couvre, en effet, trois réalités distinctes, à savoir les couleurs optiques, les couleurs de la peinture et les mots de la couleur, mais il faut aussi considérer la « parachromatie », c’est-à-dire l’ensemble des phénomènes visuels qui enrichissent le répertoire lexical.
Ce cadre est compliqué davantage par le fait que, dans un texte, la couleur peut renvoyer à quelque chose d’autre, et fonctionner donc en tant que symbole ou emblème. Pour bien saisir ces connexions, il faut être particulièrement attentifs au risque d’anachronismes, car on ne peut pas projeter dans le passé le système chromatique moderne auquel nous sommes habitués. En outre, du point de vue fonctionnel, la couleur en littérature peut jouer un triple rôle : visuel, symbolique, ou bien poétique, lorsqu’on exploite la musicalité du signifiant.
Dans un cadre si varié, l’intérêt principal d’une approche théorique est de permettre à la critique littéraire de forger son propre discours sur les couleurs, sans renier les autres disciplines.
Aurélia Gaillard (Université de Bordeaux Montaigne)
Naming colours in art writing in 18th-century in France
La difficulté de la transposition de la palette chromatique en langage verbal était l’une des préoccupations centrales de la critique d’art du XVIIIe siècle, thématique sur laquelle Aurélia Gaillard s’est concentrée dans son analyse.
La couleur, définie comme « l’irréductible de la peinture », était conçue comme ce qui rendait les objets sensibles à la vue, et l’action de lui donner un nom exprimait donc la qualité propre de la peinture. Au XVIIIe siècle, les experts se penchaient ainsi sur la recherche d’un langage apte à accomplir cette mission, à savoir le langage de l’artiste, le seul véritable connaisseur du domaine.
L’action de nommer permettait d’établir une classification à travers une langue construite à partir de l’expérience du spectateur, et la nouvelle terminologie se concentrait donc surtout sur les effets produits par la perception de la couleur.
Nommer les couleurs de la peinture constitue la tentative de nommer une dimension de l’expérience qui échappe à une définition directe et qui donc, en principe, ne peut pas être nommée.
Federica Locatelli (Università Cattolica del Sacro Cuore / Università della Valle d’Aosta)
La couleur, ou le langage du « prodigieux spectacle ». Les Tableaux de Montagnes de Théophile Gautier.
Le blanc, à la fois synthèse et absence de la couleur, a fait l’objet de la communication de Federica Locatelli à propos du recueil Les Vacances du Lundi – Tableaux de Montagnes de Théophile Gautier, témoignage de ses excursions alpestres inspirées par les photographies des frères Bisson.
Dans ces textes, l’auteur remet en question les possibilités offertes par la photographie, la peinture et la littérature dans la restitution du spectacle de la nature, et notamment du paysage sauvage des cimes. À la différence de Baudelaire, Gautier attribue à la photographie un statut privilégié en raison de sa nature véridique et il le fait en plaçant les trois arts en dialogue : si la peinture est limitée par des difficultés objectives dans la représentation des montagnes, et si la littérature ne peut rien à cause de sa carence lexicale, les clichés des Bisson ont su restituer l’inattendu.
Ce qui nous frappe, c’est que, dans ses Tableaux de Montagnes, l’auteur essaye tout de même de rivaliser avec l’art mécanique en convoquant toute la palette chromatique dans son discours.
Les photographies des Bisson et les descriptions de Gautier marquent donc la naissance d’une esthétique nouvelle, en introduisant des objets de contemplation inédits et en invoquant ainsi un langage nouveau pour les identifier.
Jean-Michel Rietsch (Université de Haute-Alsace Mulhose)
Gustave Roud. The suppliant blue.
La couleur joue un rôle assez particulier dans l’œuvre de Gustave Roud, écrivain suisse romand majeur, traducteur des auteurs du Romantisme allemand et auteur de Les fleurs et les saisons. Dans l’analyse de ce petit volume dont les textes échappent à une classification nette, Jean-Michel Rietsch signale la tentative de Roud d’explorer la possibilité d’une communication entre les êtres humains et les fleurs.
Selon Roud, les « correspondances » du lyrisme traditionnel ne sont pas efficaces à cause de leur usage rhétorique et, plus précisément, analogique. Cette remarque générale se lie notamment au bleu, couleur qui se manifeste lors d’une rencontre avec une campanule de montagne à la haute valeur autobiographique. Avec sa prise de parole, la campanule bleue se fait traductrice des propos d’un peuple floral qui est loin d’être muet.
La présence d’une fleur bleue ne peut qu’ouvrir une référence à Novalis qui, dans son œuvre inachevée Heinrich von Ofterdingen, y attribue une immense valeur symbolique. Toutefois, chez Roud la fleur n’a pas de valeur idéale, et l’épisode de la campanule sera repris par l’écrivain dans un ouvrage successif, mais dans une nouvelle perspective visuelle, liée, cette fois, à l’art de l’aquarelle.
La mise en question du rôle attribué à la couleur dans les textes littéraires est une opération assez compliquée. Les valeurs que nous attribuons spontanément aux différentes teintes risquent de nous empêcher d’adopter une approche le plus possible neutre par rapport à une composante fondamentale de notre perception sensorielle.
L’un des intérêts principaux des communications présentées lors du colloque Speaking and writing about colours est donc de nous permettre de développer une conscience plus aiguë de l’immense variété de manifestations que la couleur a eues dans l’histoire de la littérature.
Trois questions à…
Davide Vago, membre du comité d’organisation du colloque international Speaking and writing about colours – 28 et 29 novembre 2019, Università Cattolica del Sacro Cuore, Milan.
1. Quelles raisons ont poussé le comité d’organisation vers le choix du sujet de la couleur pour le colloque ?
Cela a été d’abord une rencontre imprévue, avec une collègue linguiste – Victoria Bogushevskaya, co-organisatrice du colloque – qui a beaucoup travaillé sur la sémantique des couleurs dans la langue chinoise. Autour d’un café, nous nous sommes rendu compte que la couleur, cet objet véritablement transdisciplinaire, fuyant et néanmoins fascinant pour les linguistes aussi bien que pour les littéraires, pourrait devenir l’objet d’étude de deux journées de colloque. Le succès de notre appel à contribution a renforcé cette intuition. Souvent, le hasard est le sobriquet de la Providence.
2. Après avoir assisté aux interventions des deux journées, avez-vous été frappé par des pistes d’analyse inattendues ?
Oui, les communications concernant la littérature ont pris une résonance inattendue au prisme des interventions portant sur l’histoire de l’art, la psychologie ou encore la lexicologie. Les deux journées ont montré l’existence de tout un réseau de notions communes (de la fonction symbolique de la couleur, plus ou moins latente, aux enjeux de la perception sensorielle, notamment de la synesthésie, par exemple), même si avec quelques oscillations terminologiques selon la discipline envisagée. Les échanges ont dû inspirer les chercheurs présents, notamment les littéraires.
3. À votre avis, quels horizons de recherche restent encore à explorer en matière de lien entre langue, littérature et chromatisme ?
En tant que chercheur en littérature, une systématisation de l’expression littéraire de la couleur est un domaine de recherche encore en devenir et qui m’intéresse de près. Pour cela, il faut nécessairement tenir compte des trois fonctions (fonction visuelle, symbolique, poétique) véhiculées par les couleurs mentionnées dans le texte littéraire. J’ajouterai aussi que l’étude de la couleur en littérature appelle une mise en perspective historique et une réflexion aussi sur le genre littéraire analysé (roman, poésie, théâtre…). Un colloque est souvent un bon point de départ pour des développements ultérieurs d’une recherche.
Spécialiste de la littérature française du XIXe et du XXe siècles, Davide Vago est l’auteur de Proust en couleur, H. Champion 2012 et de nombreux articles sur Marcel Proust, Marguerite Yourcenar, Octave Mirbeau. Il a traduit en italien La mort de Balzac d’Octave Mirbeau (La mort de Balzac/La morte di Balzac, Sedizioni 2014). Au-delà de la couleur en littérature, ses recherches portent à présent sur le rendu stylistique de l’empathie à l’égard du monde naturel dans la littérature des premières décades du XXesiècle (Giono, Pergaud, Genevoix). Il est « Professore associato » de littérature française, à l’Université Catholique (Milan et Brescia, Italie).
Simone Binda
Università Cattolica del Sacro Cuore