ISSN 2421-5813

“Dans ses insomnies, elle essaie de se rappeler de manière détaillée les chambres où elle a dormi, celle qu’elle a partagée avec ses parents jusqu’à treize ans, celle de la cité universitaire, de l’appartement d’Annecy, face au cimetière. Elle prend la porte comme point de départ et reparcourt méthodiquement les murs. Les objets qui surgissent sont toujours associés à un geste, un fait singulier, dans la chambre de la colonie où elle était monitrice, la glace au-dessus du lavabo sur laquelle les moniteurs avaient écrit, avec son dentifrice rouge Émail Diamant, « vive les putains », la lampe bleue dans la chambre de Rome qui lui envoyait une décharge électrique chaque fois qu’elle l’allumait. Dans ces chambres, elle ne se revoit jamais avec la netteté d’une photo, mais de façon floue, comme dans un film sur une chaîne cryptée, une silhouette, une coiffure, des mouvements, se pencher à la fenêtre, se laver les cheveux, des positions, assise à un bureau ou couchée sur un lit, arrivant parfois à se re-sentir dans son corps d’avant, mais non comme on l’est dans un rêve, plutôt dans une sorte de corps glorieux, celui de la religion catholique, censé ressusciter après la mort sans éprouver ni douleur ni plaisir, ni froid ni chaud ou envie d’uriner. Elle ne sait pas ce qu’elle cherche dans ces inventaires, peut-être, à force d’accumulation de souvenirs d’objets, redevenir celle qu’elle était à tel et tel moment.
Elle voudrait réunir ces multiples images d’elle, séparées, désaccordées, par le fil d’un récit, celui de son existence, depuis sa naissance pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Une existence singulière donc mais fondue aussi dans le mouvement d’une génération. Au moment de commencer, elle achoppe toujours sur les mêmes problèmes : comment représenter à la fois le passage du temps historique, le changement des choses, des idées, des mœurs et l’intime de cette femme, faire coïncider la fresque de quarante-cinq années et la recherche d’un moi hors de l’Histoire, celui des moments suspendus dont elle faisait des poèmes à vingt ans, Solitude, etc. Son souci principal est le choix entre « je » et « elle ». Il y a dans le « je » trop de permanence, quelque chose de rétréci et d’étouffant, dans le « elle » trop d’extériorité, d’éloignement. L’image qu’elle a de son livre, tel qu’il n’existe pas encore, l’impression qu’il devait laisser, est celle qu’elle a gardée de sa lecture d’Autant en emporte le vent à douze ans, plus tard d’À la Recherche du temps perdu, récemment de Vie et destin, une coulée de lumière et d’ombres sur des visages. Mais elle n’a pas encore découvert les moyens d’y parvenir. Elle espère, sinon une révélation, du moins un signe, fourni par le hasard, comme la madeleine plongée dans le thé par Marcel Proust.
Plus que ce livre, l’avenir, c’est le prochain homme qui la fera rêver, acheter de nouvelles fringues, attendre, une lettre, un coup de fil, un message sur un répondeur.”

Les années (© Gallimard, 2008) 

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